Début juillet 2026, les gardes-frontières espagnols interviennent lors de l’arrivée massive de migrants sur une plage de l’enclave espagnole de Ceuta. - © Photo : 2026 Mario Moron/JNA Press/Sipa USA via AP Photo.
L’Espagne à contre-courant des politiques migratoires européennes ?
Léa Lemaire1Rédactrice en chef de Migrations société.
Voulons-nous une Europe prospère et donc ouverte, ou voulons-nous une Europe pauvre et donc fermée ? Nous devons donc aborder le phénomène migratoire en pensant aux générations futures et non aux prochaines élections.
Pedro Sánchez, Premier ministre espagnol,
Conférence de presse à l’issue du Conseil européen le 17 octobre 2024
Les 30 et 31 juillet 2026, l’arrivée de plus de 70 000 personnes à Ceuta2Le 1er août 2026, le ministère de l’Intérieur avait indiqué que 50 000 à 60 000 personnes étaient entrées à Ceuta le 30 juillet. Voir : MINISTERIO DEL INTERIOR, “Interior instala una barrera neumática en el espigón que separa Ceuta de Marruecos”, 1er août 2026, [En ligne] https://www.interior.gob.es/opencms/eu/detalle/articulo/Interior-instala-una-barrera-ne umatica-en-el-espigon-que-separa-Ceuta-de-Marruecos. Le 1er septembre 2026, le gouvernement espagnol a, quant à lui, indiqué que plus de 70 000 personnes étaient arrivées à Ceuta les 30 et 31 juillet 2026. Voir : LA MONCLOA, “Comparecencia de la ministra de Inclusión, Seguridad Social y Migraciones y portavoz del Gobierno; del vicepresidente primero y ministro de Economía, Comercio y Empresa; y del ministro de Política Territorial y Memoria Democrática”, 1er septembre 2026, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/consejodeministros/ruedas/Paginas/2026/20260901-transcripcion-rueda-de-prensa-ministros.aspx. Nous avons fait le choix ici de citer les estimations les plus récentes. , enclave espagnole située au nord du continent africain et frontalière du Maroc, a placé sous le feu des projecteurs la politique migratoire menée par le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez, l’actuel Premier ministre socialiste3DELACROIX, Guillaume ; KAVAL, Allan ; JOUBINET, Anna, “Afflux de migrants à Ceuta : l’Espagne face à une crise inédite et sous le feu de la droite mondiale”, Le Monde, 1er août 2026, [En ligne] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/08/01/afflux-de-migrants-a-ceuta-l-espagne-sous-le-feu-de-la-droite-reactionnaire-mondiale_6737180_3210.html.. Cet évènement est intervenu dans un contexte de forte attention politique et médiatique portée à la politique migratoire de l’Espagne, et notamment à la mise en œuvre d’une campagne extraordinaire de régularisation, conduite entre avril et juin 2026, au cours de laquelle 1,2 million de demandes ont été déposées par des étrangers en situation irrégulière4LE MONDE, “Espagne : près de 1,2 million de demandes de régularisation déposées par des sans-papiers entre la mi-avril et le 30 juin”, 2 juillet 2026, [En ligne] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/07/02/espagne-pres-de-1-2-million-de-demandes-de-regularisation-depo sees-par-des-sans-papiers-entre-la-mi-avril-et-le-30-juin_6717846_3210.html. . Les autorités espagnoles s’étaient alors engagées à les traiter dans un délai de trois mois. L’issue de la procédure reste donc encore inconnue. Cette campagne avait été présentée par Pedro Sánchez comme une mesure emblématique de sa politique migratoire et décrite par la presse espagnole et européenne comme étant en rupture avec le durcissement des politiques migratoires en vigueur dans plusieurs des États de l’Union européenne (UE)5EL PAĺS, “La regularización de inmigrantes en España, a contracorriente de Europa”, 26 janvier 2026, [En ligne] https://elpais.com/internacional/2026-01-26/la-regularizacion-de-inmigrantes-en-espana-a-contracorriente-de-europa.html ; PASCUAL, Julia, “Sur l’immigration, l’Espagne avance à contre-courant de ses voisins européens”, Le Monde, 29 mars 2026, [En ligne] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/29/sur-l-immigration-l-espagne-avance-a-contre-courant-de-ses-voisins-europeens_6675201_3210.html. . Mais l’opposition entre l’image d’une Espagne ouverte et celle d’une Europe de plus en plus fermée résiste-t-elle à l’examen des faits ?
Au vu des discours tenus, l’exécutif espagnol semble effectivement prendre le contre-pied de beaucoup de ses homologues européens. Alors que plusieurs chefs d’État et de gouvernement européens mettent davantage l’accent sur des dispositifs de contrôle migratoire répressifs et dissuasifs, Pedro Sánchez revendique, au contraire, une politique migratoire accueillante et respectueuse des droits de l’homme. La régularisation annoncée en 2026 en serait l’illustration la plus spectaculaire.
Derrière ces discours, la réalité est toutefois moins univoque. En effet, si l’Espagne développe des voies d’immigration légale et recourt à la régularisation, elle maintient également un contrôle strict de ses frontières. Alors que la rhétorique gouvernementale met en avant l’ouverture et l’accueil des migrants, qu’en est-il des pratiques réellement mises en œuvre ?
L’examen des dispositifs concrets conduit ainsi à nuancer la singularité de l’approche espagnole : plusieurs États combinent, eux aussi, le renforcement du contrôle des frontières avec le développement de voies d’immigration légale et, dans certains cas, le recours à des dispositifs de régularisation. L’Espagne se distingue plutôt par l’ampleur de la campagne de régularisation engagée cette année par le gouvernement et par son opposition à la création de centres de rétention en dehors de l’UE. Vue sous cet angle, la politique migratoire espagnole adopte une démarche relativement similaire à celle de plusieurs de ses partenaires européens, plutôt que de marquer une rupture nette avec les orientations européennes.
Le cas espagnol est donc moins spécifique qu’il n’y paraît. Néanmoins, le discours politique tend à entretenir l’image d’une opposition entre, d’un côté, des exécutifs et des leaders européens réputés plus « stricts » et, de l’autre, une Espagne présentée comme plus « laxiste » dans la lutte contre l’immigration irrégulière. Cette division est apparue de manière particulièrement flagrante lors de l’épisode très médiatisé survenu cet été à Ceuta, évoqué plus haut. Plus de 70 000 personnes672 d’entre elles seraient mortes selon les autorités espagnoles. Voir : LE MONDE, “‘Ceuta : au moins 72 personnes sont mortes en voulant rejoindre l’enclave espagnole, selon les autorités locales’ ; le Maroc fait état de 11 décès”, 2 août 2026, [En ligne] https://www.lemonde. fr/afrique/article/2026/08/02/ceuta-au-moins-72-personnes-sont-mortes-en-voulant-r ejoindre-l-enclave-espagnole_6737289_3212.html. , en majorité de nationalité marocaine, y sont arrivées en juillet dernier, suscitant une attention politique exceptionnelle au sein de l’UE, même si la plupart d’entre elles sont retournées au Maroc dans les jours qui ont suivi7KESSOUS, Mustapha, “‘C’était la chance de notre vie’ : après un exil de seulement quelques heures à Ceuta, des dizaines de milliers de jeunes regagnent le Maroc”, Le Monde, 1er août 2026, [En ligne] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/08/01/c-etait-la-chance-de-notre-vie-apres-un-exil-de-seulement-quelques-heures-a-ceuta-des-dizaines-de-mill iers-de-jeunes-regagnent-le-maroc_6737202_3212.html. Si les autorités espagnoles ont affirmé que la majorité des retours avaient été volontaires, des organisations de défense des droits humains ont rapporté des retours forcés, voir : HUMAN RIGHTS WATCH, “Devoluciones aceleradas tras la llegada de migrantes a Ceuta. España y Marruecos deben garantizar respuestas centradas en los derechos humanos y realizar investigaciones exhaustivas”, 3 août 2026, [En ligne] https://www.hrw.org/es/news/2026/08/03/devoluciones-aceleradas-tra s-la-llegada-de-migrantes-a-ceuta. Par ailleurs, le 16 septembre 2026, le gouvernement de Ceuta estimait que 13 000 personnes étaient toujours présentes à Ceuta, voir : EUROPA PRESS, “El Gobierno de Ceuta cifra en al menos 13.000 los migrantes que quedan en la ciudad”, 16 septembre 2026, [En ligne] https://www.europapress.es/nacional/noticia-gobier no-ceuta-cifra-menos-13000-migrantes-quedan-ciudad-20260916141121.html.. À ce stade, les circonstances de ces arrivées soudaines n’ont pas encore trouvé d’explication pleinement convaincante. Différentes hypothèses ont été avancées, parmi lesquelles la circulation, sur les réseaux sociaux, d’une interprétation extensive de l’arrêt de la Cour suprême espagnole datant du 8 juillet 2026 et interdisant la reconduite automatique à la frontière des migrants arrivés par la mer8LELOUP, Damien ; TUAL, Morgane, “Après la crise de Ceuta, l’intraçable rumeur. Rien ne prouve à ce stade que l’afflux de migrants dans l’enclave espagnole soit une opération de déstabilisation”, Le Monde, 6 août 2026, p. 3.. Cette hypothèse n’a toutefois pas été confirmée. Il n’en reste pas moins que cet événement a été utilisé par différentes personnalités politiques pour défendre leurs positions sur la question migratoire, au premier rang desquelles Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres italien à la tête d’une coalition dirigée par l’extrême droite9AYUSO, Silvia, “Ceuta, un peligroso precedente que debilita el espacio Schengen”, El País, 23 août 2026, [En ligne] https://elpais.com/internacional/2026-08-23/ceuta-un-peligro so-precedente-que-debilita-el-espacio-schengen.html. . Celle-ci a notamment appelé à suspendre la participation de l’Espagne à l’espace Schengen. Pourtant, contrairement à ce que laissait entendre Giorgia Meloni, les accords de Schengen ne prévoient pas la possibilité d’exclure un État de l’espace de libre circulation. C’est ce que, par ailleurs, souligne Davide Colombi, chercheur au Centre for European Policy Studies (CEPS) 10 Pour plus d’informations sur le Centre for European Policy Studies (CEPS), voir : [En ligne] https:// www.ceps.eu., un think tank spécialisé dans les affaires européennes. Les accords permettent en revanche la réintroduction temporaire de contrôles aux frontières11AHMAD PIRZADA, Sunniya, “Italy suspends free movement with Spain: Is Schengen in crisis after Ceuta? Analysts say Italy’s move to halt border-free travel with Spain after the deadly crossing is political rather than practical”, Aljazeera, 4 août 2026, [En ligne] https:// www.aljazeera.com/news/2026/8/4/italy-suspends-free-movement-with-spain-is-scheng en-in-crisis-after-ceuta.. L’Italie a effectivement réintroduit, depuis le 2 août, des contrôles ciblés sur les ressortissants de pays tiers arrivant d’Espagne par avion ou par bateau, une disposition censée rester en vigueur jusqu’à la fin du mois de septembre12REUTERS, “Italy reimposes border controls on Spain after Ceuta migrant surge”, 31 juillet 2026, [En ligne] https://www.reuters.com/world/italy-suspends-eu-schengen-free-travel-pact-with-spain-over-ceuta-crisis-2026-07-31.. Néanmoins, d’après Chiara Catelli, chargée de plaidoyer pour la Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants (PICUM)13Pour plus d’informations sur la Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants (PICUM), voir : [En ligne] https://picum.org/fr., une plateforme d’organisations travaillant sur la question des droits des sans-papiers, cette décision relève davantage du « théâtre politique » que d’une approche pragmatique, dans la mesure où il est extrêmement improbable que les personnes arrivées à Ceuta parviennent à se rendre en Italie14ALJAZEERA, op. cit. .
Bien que l’Espagne ait été pointée du doigt par certains de ses partenaires européens comme étant trop ouverte à la suite de l’épisode de Ceuta, cet événement n’est ni un cas isolé ni un phénomène propre à l’Espagne. En effet, l’arrivée soudaine de milliers de personnes a déjà été observée à d’autres moments et à d’autres frontières extérieures de l’UE. Par exemple, en 2021, la Biélorussie avait facilité l’arrivée de migrants afghans, irakiens et syriens en Pologne15LE MONDE, “L’Espagne de Pedro Sánchez cible des droites mondiales”, 3 août 2026, p. 3. . En 2023, plus de 10 000 personnes, parties des côtes tunisiennes, avaient débarqué à Lampedusa en quelques jours. À l’époque, Giorgia Meloni avait fait appel à la solidarité européenne16KAVAL, Allan, “Crise de Ceuta : Giorgia Meloni, bénéficiaire de la solidarité de Bruxelles, en 2023, à Lampedusa, veut isoler l’Espagne”, Le Monde, 4 août 2026, [En ligne] https://www. lemonde.fr/international/article/2026/08/03/giorgia-meloni-beneficiaire-de-la-solidarit e-de-bruxelles-en-2023-a-lampedusa-veut-isoler-l-espagne_6737358_3210.html.. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s’était rendue à Lampedusa et, à la suite de cette visite, la Commission européenne avait proposé un plan en dix points pour Lampedusa. Celui-ci prévoyait, entre autres, de « renforcer le soutien apporté à l’Italie par l’Agence de l’Union européenne pour l’asile (AUEA) et le corps européen de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) » et de « soutenir le transfert de personnes depuis Lampedusa, notamment vers d’autres États membres au moyen du mécanisme de solidarité volontaire »17COMMISSION EUROPÉENNE, “Un plan en 10 points pour Lampedusa”, 18 septembre 2023, [En ligne] https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/un-plan-en-10-points-pour-lampedusa-2023-09-18_fr.. Trois ans plus tard, le contexte a changé : Giorgia Meloni est désormais engagée dans la campagne électorale en vue des élections législatives prévues en Italie en 2027, tandis qu’elle est concurrencée sur sa droite par le général Roberto Vannacci et son nouveau parti, Futuro Nazionale. La présidente du Conseil italien entend ainsi s’imposer comme l’une des principales voix en faveur d’une politique migratoire européenne restrictive, notamment en se distinguant de l’Espagne18KAVAL, Allan, “Crise de Ceuta : Giorgia Meloni, bénéficiaire de la solidarité de Bruxelles, en 2023, à Lampedusa, veut isoler l’Espagne”, op. cit.. Mais cette opposition politique ne doit pas masquer une réalité : ni l’Italie ni l’Espagne n’ont abandonné les politiques de contrôle des frontières. La différence réside davantage dans le discours : l’une se présente comme le fer de lance de la fermeté à l’égard de l’immigration, tandis que l’autre se pose en étendard de l’hospitalité.
Le bras de fer politique entre Pedro Sánchez et Giorgia Meloni ne date pas de l’épisode de Ceuta. En 2024, le Premier ministre espagnol s’est fortement opposé à la mise en place de centres situés en dehors de l’UE dans lesquels les demandeurs d’asile seraient détenus pendant l’étude de leur dossier19ARAB NEWS, “L’Espagne se positionne à contre-courant du reste de l’UE sur les questions migratoires”, 23 octobre 2024, [En ligne] https://www.arabnews.fr/international/lespagne-se-positionne-a-contre-courant-du-reste-de-lue-sur-les-questions-migratoires-498756., un dispositif défendu notamment par Giorgia Meloni, bien qu’elle peine à le mettre en œuvre. À la suite d’un accord conclu en 2023, les autorités italiennes ont construit deux structures en Albanie, censées pouvoir accueillir jusqu’à 36 000 personnes par an pendant l’examen de leur demande d’asile. Cependant, les transferts de demandeurs d’asile vers ces structures ont été annulés à plusieurs reprises par des juges italiens20REUTERS, “Italy court again blocks migrant detentions in Albania, in blow to Meloni”, 31 janvier 2025, [En ligne] https://www.reuters.com/world/europe/italy-court-again-blocks-migrant-detentions-albania-blow-meloni-2025-01-31., de sorte que le dispositif n’est, à ce jour, que partiellement opérationnel. Les centres italiens en Albanie sont donc actuellement utilisés pour détenir des personnes dont la demande d’asile a déjà été rejetée et qui sont dans l’attente de leur expulsion21REUTERS, “Italy to turn empty Albania migrant centre into repatriation hub”, 28 mars 2025, [En ligne] https://www.reuters.com/world/europe/italy-turn-empty-albania-migrant-cent re-into-repatriation-hub-2025-03-28. . Pour le Premier ministre espagnol, cette démarche d’externalisation relève d’une approche « profondément contraire aux droits de l’homme »22El PAĺS, “Sánchez rechaza de forma tajante la idea de centros de deportación fuera de la UE que sondea Bruselas”, 15 octobre 2024, [En ligne] https://elpais.com/espana/2024-10-15/sanchez-rechaza-de-forma-tajante-la-idea-de-centros-de-deportacion-fuera-de-la-ue- que-sondea-bruselas.html.. Sur ce point, son positionnement se démarque nettement de celui de Giorgia Meloni et de plusieurs de ses homologues européens.
Il n’en demeure pas moins que Pedro Sánchez ne remet pas systématiquement en cause les propositions formulées au niveau européen en matière de migration. Il a d’ailleurs soutenu l’adoption du nouveau Pacte sur la migration et l’asile, entré en application depuis juin 202623LA MONCLOA, “Rueda de prensa del presidente del Gobierno, Pedro Sánchez, tras el Consejo Europeo”, 17 octobre 2024, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/presidente/intervenciones/paginas/2024/20241017-sanchez-rueda-prensa-consejo-europeo.aspx., alors que celui-ci a été vivement critiqué par « des ONG de solidarité et des militants des droits de l’homme »24GEISSER, Vincent, “Déshumaniser pour mieux expulser : décryptage du ‘nouveau’ Pacte européen sur la migration et l’asile”, Migrations société, n° 204, avril-juin 2026, pp. 3-13 (Voir p. 3). . En 2024, le Premier ministre espagnol avait même demandé à la Commission européenne d’avancer à l’été 2025 l’entrée en vigueur des outils de contrôle aux frontières et de répartition des demandeurs d’asile prévus par le Pacte25LA MONCLOA, “Pedro Sánchez: ‘Acoger al que viene de fuera no es sólo un deber, sino un paso para garantizar el Estado del bienestar’”, 9 octobre 2024, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/presidente/actividades/paginas/2024/091024-sanchez-comparecencia-congreso.aspx..
Pedro Sánchez ne rejette donc pas la logique européenne de contrôle migratoire. Il en conteste certains instruments et cherche à lui opposer une conception plus favorable à l’immigration régulière. Cette distinction empêche de réduire la politique espagnole à une simple opposition entre ouverture et fermeture. En effet, le récit d’une Espagne ouverte ne résiste pas à l’examen des faits. En 2025, l’Espagne a ainsi comptabilisé 36 775 arrivées irrégulières sur son territoire26MINISTERIO DEL INTERIOR, “Immigración irregular 2025”, 2 janvier 2026, [En ligne] https:// www.interior.gob.es/opencms/export/sites/default/.galleries/galeria-de-prensa/docume ntos-y-multimedia/balances-e-informes/2025/23_informe_quincenal_acumulado_01-01_a l_31-12-2025.pdf., contre 66 296 migrants débarqués en Italie la même année27MINISTERO DELL’INTERNO, “Cruscotto statistico giornaliero”, 31 décembre 2025, [En ligne] https://libertaciviliimmigrazione.dlci.interno.gov.it/sites/default/files/2025-12/Cruscotto%20statistico%20giornaliero%2031-12-2025.pdf.. Depuis une trentaine d’années, les dirigeants espagnols ont adopté une stratégie de militarisation et d’externalisation de leurs frontières, qui n’a pas été remise en cause par le gouvernement de Pedro Sánchez.
Dès les années 1990, des barrières ont été installées à Ceuta et à Melilla, l’autre enclave espagnole située au Maroc, afin d’empêcher les migrants de franchir ces deux frontières terrestres28GABRIELLI, Lorenzo, “Récurrence de la crise frontalière : l’exception permanente en Espagne”, Cultures & Conflits [En ligne], n° 99-100, 2015, [En ligne] http://journals.openedition.org/ conflits/19091.. Ces barrières ont été continuellement renforcées au fil du temps. Dans les années 2000, le Système intégré de surveillance extérieure (SIVE) a été créé. Ce dispositif de surveillance électronique sophistiqué, combinant radars sensoriels et caméras thermiques à infrarouges, mobilise également des moyens terrestres, maritimes et aériens29LE BOEDEC, Guillaume, “Le détroit de Gibraltar. Les limites d’un espace modèle de la lutte européenne contre les migrations irrégulières”, EcoGéo [En ligne], n° 2, 2007, [En ligne] http://journals.openedition.org/echogeo/1488. . Destiné à l’origine à surveiller en continu les eaux du détroit de Gibraltar, il a peu à peu été étendu à différentes zones côtières espagnoles, ainsi qu’à Ceuta et Melilla et aux îles Canaries.
En parallèle, des accords de réadmission ont été signés avec des États tiers, notamment avec le Maroc30EL QADIM, Nora, “La politique migratoire européenne vue du Maroc : contraintes et opportunités”, Politique européenne, vol. 2, n° 31, pp. 91-118.. Ils permettent le retour forcé, dans leur pays d’origine, des étrangers en situation irrégulière. À partir du milieu des années 2000, et plus encore après la « crise des cayucos » de 2006 aux îles Canaries, marquée par l’arrivée de 32 000 personnes cette année-là, Madrid a conclu avec plusieurs pays africains, parmi lesquels la Mauritanie et le Sénégal, des partenariats beaucoup plus larges dans le domaine migratoire31GABRIELLI, Lorenzo, “Flux et contre-flux entre l’Espagne et le Sénégal. L’externalisation du contrôle des dynamiques migratoires vers l’Afrique de l’Ouest”, Asylon(s), n° 3, 2008, [En ligne] http://www.reseau-terra.eu/ article716.html.. Ces dispositifs reposent notamment sur l’engagement des autorités concernées à empêcher les départs depuis leur territoire, en contrepartie d’une aide au développement, d’investissements et d’une coopération économique. Plus récemment, cette approche a été prolongée et complétée par de nouveaux partenariats. Lors de la tournée de Pedro Sánchez en Afrique de l’Ouest en 2024, des mémorandums d’entente ont ainsi été conclus avec la Mauritanie, le Sénégal et la Gambie afin de développer des voies de migration régulières et sécurisées32LA MONCLOA, “El Gobierno firma acuerdos con Mauritania, Gambia y Senegal para reforzar vías seguras y regulares de migración y proteger los derechos de los trabajadores”, 29 août 2024, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/serviciosdeprensa/notasprensa/inclusion/ paginas/2024/290824-saiz-acuerdos-africa.aspx.. L’Espagne n’est donc pas passée du contrôle à l’ouverture. Elle cherche plutôt à combiner les deux : davantage de voies légales pour certaines migrations, mais un contrôle ferme pour d’autres. Cette combinaison rapproche finalement Madrid des politiques menées par plusieurs de ses partenaires européens.
Concernant la gestion de l’immigration légale, l’Espagne présente toutefois des spécificités parmi ses partenaires européens sur certains aspects. En 2025, elle a été l’État membre de l’UE ayant délivré le plus grand nombre de premiers titres de séjour à des ressortissants de pays tiers, avec 635 438 titres, devant l’Allemagne, qui en a délivré 605 292 la même année33EUROSTAT, “Residence permits - statistics on first permits issued during the year”, 11 septembre 2026, [En ligne] https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/SEPDF/cache/ 16752.pdf. . En revanche, si l’on considère le nombre d’étrangers résidant sur le territoire national, l’Espagne se situe au deuxième rang, avec 6,91 millions de ressortissants étrangers en 2024, soit 14,1 % de sa population34EUROSTAT, “EU population diversity by citizenship and country of birth”, 2 février 2026, [En ligne] https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/SEPDF/cache/1275.pdf. , derrière l’Allemagne, qui compte 12,38 millions de ressortissants étrangers, représentant 14,8% de sa population35Ibidem. .
Si le nombre d’étrangers résidant légalement en Espagne est déjà relativement élevé par rapport aux autres pays européens, il pourrait encore augmenter en raison de la campagne de régularisation mise en œuvre par les autorités espagnoles. L’exécutif espagnol avait initialement estimé que cette mesure devrait bénéficier à quelque 500 000 personnes. Entre avril et juin 2026, plus d’un million de demandes ont été enregistrées et sont en cours d’examen. Les demandeurs sont principalement originaires d’Amérique latine (Colombie : 25,9 %, Venezuela : 11,8 %, Pérou : 8,8 %), ainsi que d’Afrique (Maroc : 13,3 %, Algérie : 3,4 %, Sénégal : 2,9 %)36MINISTERIO DE INCLUSIÓN, SEGURIDAD SOCIAL Y MIGRACIONES, “Regularización extraordinaria”, 2 juillet 2026, [En ligne] https://inclusion.gob.es/documents/20121/0/2026070 2%2BBalance%2Bde%2BRegularizacion%2Bdiapos.pdf.. Cette mesure est destinée aux migrants en situation irrégulière résidant en Espagne depuis au moins cinq mois à la fin de l’année 2025 et ne disposant pas de casier judiciaire. Les personnes dont la demande sera acceptée se verront délivrer un permis de séjour et de travail valable uniquement en Espagne, pour une durée d’un an, portée à cinq ans pour les enfants. Pour accompagner cette régularisation, un « plan d’intégration et de citoyenneté » de plus de 500 millions d’euros a été annoncé, afin de tirer parti des opportunités et de relever les défis liés à la migration, en la gérant de « manière juste, ordonnée et intelligente »37LA MONCLOA, “Pedro Sánchez anuncia que el nuevo Plan de Integración y Ciudadanía arranca para aprovechar las oportunidades y responder a los desafíos de la migración”, 30 juin 2026, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/presidente/actividades/Paginas/2026/300626-sanchez-plan-integracion-ciudadania.aspx..
Cette campagne de régularisation a été présentée à la fois comme porteuse de valeurs humanistes et respectueuse des droits de l’homme, mais aussi comme répondant à des nécessités économiques et démographiques. En effet, Elma Saiz, ministre de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, a déclaré : « Nous renforçons un modèle migratoire fondé sur les droits de l’homme et l’intégration, compatible avec la croissance économique et la cohésion sociale »38LA MONCLOA, “Comparecencia del ministro de Transportes y Movilidad Sostenible, de la ministra de Igualdad y de la ministra de Inclusión, Seguridad Social y Migraciones y portavoz del Gobierno”, 21 janvier 2026, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/consejodeministros/ruedas/paginas/2026/20260127-transcripcion-rueda-prensa-ministros.aspx.. Pour Pedro Sánchez, cette régularisation constitue « une étape-clé pour sortir de l’invisibilité une réalité qui existe dans notre pays, celle de centaines de milliers de personnes qui vivent parmi nous »39LA MONCLOA, “Intervención del presidente del Gobierno en el acto de presentación del Plan de Integración y Ciudadanía y de la Campaña Institucional ¿De dónde vienen? Vienen de hacer país”, 30 juin 2026, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/presidente/intervenciones/Paginas/2026/20260630-transcripcion-sanchez-integra-ciudadania.aspx.. Il estime aussi que l’immigration est fondamentale pour répondre aux nécessités économiques, aux besoins de main-d’œuvre et au déficit démographique. Selon lui, sans immigration, « l’Espagne perdrait 19 % de son PIB [produit intérieur brut] en 2050 et 22 % en 2075 », ce qui équivaudrait à « 90 000 bars fermés, 50 000 salles de classe du primaire et du secondaire sans élèves et la disparition de 220 000 exploitations agricoles, soit une sur trois »40LA MONCLOA, “Comparecencia del ministro de Transportes y Movilidad Sostenible, de la ministra de Igualdad y de la ministra de Inclusión, Seguridad Social y Migraciones y portavoz del Gobierno”, 27 janvier 2026, [En ligne] https://www.lamoncloa.gob.es/consejodeministros/ruedas/paginas/2026/20260127-transcripcion-rueda-prensa-ministros.aspx.. D’ailleurs, selon les dirigeants socialistes, la réussite économique de l’Espagne, qui affiche un taux de croissance de 2,9% en 202541ORGANISATION FOR ECONOMIC CO-OPERATION AND DEVELOPMENT, “OECD Economic Surveys: Spain 2025”, 26 novembre 2025, [En ligne] https://www.oecd.org/en/publications/ oecd-economic-surveys-spain-2025_abc5c435-en/full-report/executive-summary_7196b5 ab.html., contre 1,2% dans l’UE42 ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES, “Études économiques de l’OCDE : Union européenne et zone euro 2025”, 3 juillet 2025, [En ligne] https://www. oecd.org/fr/publications/2025/07/oecd-economic-surveys-european-union-and-euro-ar ea-2025_af6b738a/full-report/implementing-prudent-macroeconomic-policies_5c582e21.html., est en partie due à l’immigration. En revanche, le taux de chômage reste élevé en Espagne et s’élève à 10,5% en 2025, soit près du double de la moyenne européenne43ORGANISATION FOR ECONOMIC CO-OPERATION AND DEVELOPMENT, op. cit.. Malgré cela, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indique que l’immigration a eu un impact positif sur l’économie espagnole, en renforçant l’offre de main-d’œuvre et en soutenant des secteurs clés44Ibidem..
Cette campagne de régularisation trouve son origine dans une initiative législative populaire déposée au Congrès des députés en novembre 2021, qui a recueilli plus de 700 000 signatures. Lorsqu’elle s’est imposée dans le débat politique en 2023, elle a fait émerger un consensus inattendu entre les principaux partis politiques espagnols. En avril 2024, portée notamment par les organisations de défense des droits des migrants, l’Église catholique et le patronat, la proposition a été adoptée par le Congrès à une large majorité, seul Vox, le parti espagnol d’extrême droite, votant contre. Elle s’est toutefois retrouvée ensuite bloquée au Parlement, dans un contexte où l’immigration occupait une place croissante dans le débat public et électoral. Le Parti populaire (PP, droite), principal parti d’opposition, a finalement rejoint les rangs des opposants à la mesure. C’est pourquoi Pedro Sánchez a eu recours à un « décret royal », un instrument prévu par la Constitution permettant une adoption sans vote parlementaire45PIQUER, Isabelle, “En Espagne, le gouvernement décide de régulariser un demi-million de sans-papiers pour soutenir la croissance”, Le Monde, 28 janvier 2026, [En ligne] https:// www.lemonde.fr/international/article/2026/01/28/en-espagne-le-gouvernement-regularis e-un-demi-million-de-sans-papiers-pour-soutenir-la-croissance_6664425_3210.html..
La régularisation de 2026 est d’une ampleur exceptionnelle mais elle ne constitue pas un précédent : l’Espagne en a déjà organisé six depuis 1986, dont trois sous des gouvernements conservateurs. Celle de 2005 avait permis la régularisation de plus de 570 000 personnes, ce qui en fait la plus importante à ce jour. Au-delà du seul cas espagnol, la littérature scientifique montre que la régularisation est utilisée de manière intermittente dans plusieurs États européens et qu’elle constitue un instrument récurrent de leurs politiques migratoires46CACCIAPAGLIA, Maristella, “Regularisation in Europe and North America: Comparative Reflections on Societal Challenges and Benefits”, MIrreM Working Paper, No. 13, 2025, pp. 1-75. . Elle répond à différents enjeux, comme des besoins de main-d’œuvre persistants ou des préoccupations humanitaires. À cet égard, la politique espagnole ne se distingue donc pas fondamentalement de celle mise en œuvre dans d’autres pays européens.
Au cours de l’été, un duel politique a opposé l’Italie et ses soutiens, dont le Danemark, à l’Espagne et aux États membres de l’UE qui lui ont manifesté une certaine solidarité, comme la France. Les deux camps ont cherché à durcir leurs positions respectives en les associant à de grands idéaux : la défense de l’intégrité territoriale contre les agressions extérieures d’un côté, et l’ouverture au monde pour construire un avenir plus prospère de l’autre. En réalité, ces deux postures se rejoignent autour d’une même conception utilitariste de la politique migratoire : ce n’est pas tant le bien-être du migrant qui est recherché, mais l’utilité qu’il peut représenter pour le pays d’accueil. Les portes s’ouvrent ou se ferment en fonction de l’intérêt que revêt le migrant qui les franchit.
Paris, le 22 septembre 2026
Migrants triés dans le hotspot de Lampedusa - © ANSA
Déshumaniser pour mieux expulser : décryptage du « nouveau » Pacte européen sur la migration et l’asile
Vincent Geisser
Le 12 juin 2026, le Pacte européen sur l’immigration et l’asile est entré officiellement en vigueur dans les vingt-sept États membres de l’Union européenne (UE). Il avait été adopté par une courte majorité d’une trentaine de voix1JACQUÉ, Philippe, “Le Parlement européen valide le Pacte sur la migration et l’asile”, Le Monde, 10 avril 2024. le 14 mai 2024 par le Parlement européen malgré les vives protestations des ONG de solidarité et des militants des droits de l’homme. S’il est présenté par ses défenseurs comme une avancée majeure permettant d’harmoniser les législations nationales et « de reprendre la maîtrise des phénomènes migratoires »2Tomas Jobé (Parti populaire européen), rapporteur du texte devant le Parlement européen, cité par VOGEL, Anja, “Obligations accrues pour les demandeurs d’asile, procédures accélérées, solidarité entre pays : avec le Pacte européen sur la Migration et l’Asile, l’UE durcit sa politique d’accueil”, Franceinfo, 12 juin 2026 [En ligne] www.franceinfo.fr/monde/europe/union-europeenne/obligations-accrues-pour-les-demandeurs-d-asile-procedures-a ccelerees-solidarite-entre-pays-avec-le-pacte-europeen-sur-la-migration-et-l-asile-l-ue-du rcit-sa-politique-d-accueil_8056382.html., le Pacte est dénoncé par ses adversaires, situés majoritairement à gauche de l’échiquier politique comme « l’un des textes les plus cruels et inhumains jamais adoptés par l’Union européenne. Un texte qui s’inspire directement des méthodes de l’ICE de Donald Trump et signe l’arrêt de mort du droit d’asile. […] À force de céder aux obsessions xénophobes de l’extrême droite, l’UE s’enfonce dans une logique d’enfermement, de déportation et de criminalisation des demandeurs d’asile. Si personne ne réagit, le droit d’asile et les droits humains ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir » 3AUBRY, Manon, députée européenne, co-présidente du groupe “La Gauche” au Parlement européen, “Un pas de plus vers la perte d’humanité dans l’UE”, post Facebook, 2 juin 2026 : [En ligne] https://www.facebook.com/ManonAubryFR/posts/-un-pas-de-plus-vers-la-per te-dhumanit%C3%A9-dans-luele-parlement-europ%C3%A9en-et-les-%C3%A9ta/1539950 610821363.. Paradoxalement, certains eurodéputés d’extrême droite — notamment ceux issus du groupe « Les Patriotes pour l’Europe », auquel appartient le Rassemblement national4GEISSER, Vincent, “Une normalisation en trompe-l’œil : les inquiétants alliés européens du Rassemblement national”, Migrations société, n° 200, avril-juin 2025, pp. 5-19. — se sont également opposés au texte, mais pour des raisons diamétralement opposées. Ils accusent la Commission européenne de céder aux pressions du « lobby immigrationniste »5Formule employée fréquemment dans la rhétorique de l’extrême droite française et européenne, voir : DEL VALLE, Alexandre, “Comment les lobbies immigrationnistes défendent les revendications de plus en plus violentes de groupes de migrants”, Valeurs Actuelles, 11 juin 2019.. Dans la foulée, le RN a lancé une pétition en ligne dénonçant les effets destructeurs du nouveau Pacte, qui menacerait la sécurité et la souveraineté des nations européennes en général, et de la France en particulier : « Le 12 juin 2026, le Pacte asile et migration imposé par la Commission européenne entrera officiellement en application. Derrière son intitulé technocratique se cache une réalité simple : ce texte prévoit d’imposer aux États membres l’accueil obligatoire de migrants supplémentaires répartis sur leur territoire [...]. Le Rassemblement National refuse cette dépossession. Nous demandons que la France refuse l’application de ce Pacte migratoire européen, comme l’ont déjà annoncé la Pologne et la Hongrie qui entendent bien défendre leur souveraineté »6RASSEMBLEMENT NATIONAL, “Pacte asile et migration : dites NON à son application !”, Pétition sur le site officiel du RN [En ligne] https://rassemblementnational.fr/petition/pacte-asile-et-immigration-dites-non-a-son-application..
Qu’en est-il de ce « nouveau » Pacte européen sur la migration et l’asile, qui soulève autant de passions dans les champs politique et médiatique, très largement relayées sur les réseaux sociaux par des militants, des influenceurs et des autorités morales (Églises, ONG, experts, intellectuels, juristes, etc.) ? Peut-on parler d’un tournant majeur, comme si l’UE avait franchi un cap décisif dans sa politique migratoire ?
Sur le plan formel, tout d’abord, le Pacte, qui se compose de neuf règlements et d’une directive, présente une architecture relativement classique, qui ne rompt pas véritablement avec les précédents textes européens relatifs à la migration et à l’asile. Il prévoit entre autres les modalités d’établissement de listes communes de « pays d’origine sûrs » et de « pays tiers sûrs ». Il s’agit d’un véritable « paquet législatif », constitué d’actes juridiques européens censés être transposés dans le droit des vingt-sept États membres7SYNDICAT DES AVOCATS DE FRANCE, “Pacte Asile et Migration : incurie, impréparation, incompétence, illibéralisme !”, 1er juin 2026 [En ligne] https://lesaf.org/pacte-asile-et-migration-incurie-impreparation-incompetence-illiberalisme ; COORDINATION FRANÇAISE POUR LE DROIT D’ASILE, “Comprendre le pacte européen sur la migration et l’asile de l’Union européenne”, 11 juin 2026 [En ligne] https://coordination-asile-cfda.fr/article201.html..
Sur le fond, ensuite, le constat est similaire. Le Pacte s’appuie sur des énoncés et des registres qui n’ont rien de véritablement nouveau : harmonisation des législations, rationalisation des procédures, efficacité des dispositifs, sécurisation des frontières extérieures, marchandisation des flux humains, protection minimale des migrants et logique de sous-traitance avec les partenaires de l’UE. En somme, le Pacte déploie une énième version de l’humanisme sécuritaire et néolibéral, que nous avons maintes fois analysé dans nos précédents éditoriaux de Migrations Société8GEISSER, Vincent, “Leçons de l’élection européenne de 2019. L’humanisme sécuritaire et néolibéral du président Macron : antidote ou iatrogénie à la « lèpre nationaliste » ?”, Migrations société, n° 176, avril-juin 2019, pp. 3-15., avec toutefois une inflexion de plus en plus répressive et souverainiste à l’échelle continentale, qui consiste à défendre par tous les moyens possibles les frontières de la « forteresse Europe »9WEBER, Serge, “L’Europe forteresse, à quel prix ?”, Projet, n° 335, 2013, pp. 6-13.. Cette évolution identitaire et sécuritaire est totalement assumée par les rédacteurs et les défenseurs du texte : la préservation de la liberté de circulation au sein de l’espace européen aurait pour contrepartie logique, selon eux, une sécurisation des frontières continentales. Cette vision du monde très « civilisationniste », opposant « Eux » (les Barbares) et « Nous » (les Européens), tend à s’imposer dans les institutions européennes, y compris au sein du Parlement européen10TODOROV, Tzvetan, La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris : Robert Laffont, 2008, 311 p.. De ce fait, le Pacte s’inscrit moins en rupture avec les textes précédents que dans la continuité « humanitaro-sécuritaire » des vingt dernières années : réprimer les migrants en situation irrégulière pour mieux sauvegarder le bien-être des Européens.
Chez les eurodéputés qui ont soutenu et voté le projet de refonte du Pacte européen, se dessine désormais une coalition hétéroclite dont la cohérence est parfois difficile à saisir pour un observateur profane. Si l’extrême droite parlementaire a en grande partie inspiré les aspects répressifs et souverainistes du corpus, tous ses membres ne l’ont pas voté, certains le trouvant encore « trop laxiste » (c’est le cas du RN mais aussi de François-Xavier Bellamy du parti Les Républicains). À l’inverse, les eurodéputés du groupe Conservateurs et Réformistes (ECR), dans lequel figurent les représentants du parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, ont été parmi les principaux artisans du « compromis entre les grandes familles politiques européennes : la droite du Parti populaire européen (PPE), les libéraux de Renew et la gauche sociale-démocrate (S&D) »11BÉCEL, Rose-Amélie, “Pacte européen asile et migration : qu’ont voté les eurodéputés français ?”, Public-Sénat, 11 avril 2024 [En ligne] https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/pac te-europeen-asile-et-migration-quont-vote-les-eurodeputes-francais.. Il ne s’agit donc pas simplement d’arrangements partisans de dernière minute ou d’alliances de circonstance, mais de l’émergence d’un véritable consensus européen sur la question migratoire qui conforte une approche identitaire et sécuritaire du « problème ». Cette coalition rassemble désormais des soutiens allant du centre-gauche à l’extrême droite.
Là encore, ces alliances paradoxales n’ont toutefois rien d’inédit. La radicalisation sécuritaro-identitaire12PRUGNEAU, Annaëlle, Quand identité rime avec sécurité. La démocratie devant le défi nationaliste en France et au Royaume-Uni : 2010 – 2020, Thèse de doctorat en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Chambéry : Université Savoie Mont Blanc, 2025, 493 p. du centre et de la droite dite « classique » était déjà à l’origine du premier Pacte européen sur la migration et l’asile adopté en 200813GEISSER, Vincent, “Le Pacte européen sur l’immigration et l’asile ou le triomphe de la « frontexisation » des esprits”, Migrations société, n° 119, septembre-octobre 2008, pp. 3-12.. Aujourd’hui, tout le monde semble l’avoir oublié. Pourtant, le texte a constitué une étape décisive permettant de mieux éclairer le processus actuel : on y retrouve la plupart des mesures contenues dans le Pacte de 2026. En effet, les 15 et 16 octobre 2008, le Conseil européen adoptait, sous la présidence française (mandat de Nicolas Sarkozy), une version amendée du Pacte. Le texte initial, d’inspiration française, avait été préparé par le cabinet de Brice Hortefeux, alors ministre de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, mettant en avant une « approche globale des migrations »14GEISSER, Vincent, “Le Pacte européen sur l’immigration et l’asile ou le triomphe de la « frontexisation » des esprits », art. cit. (voir p. 5).. Les priorités énoncées étaient, pour l’essentiel, les mêmes que celles du Pacte de 2026 : organiser l’immigration légale en tenant compte des priorités, des besoins et des capacités d’accueil définis par chaque État membre tout en favorisant l’intégration ; lutter contre l’immigration irrégulière, notamment en assurant le retour des étrangers en situation irrégulière dans leur pays d’origine ou un pays de transit ; renforcer l’efficacité des contrôles aux frontières ; enfin, établir un partenariat global avec les pays d’origine et de transit afin de favoriser les synergies entre les migrations et le développement15CONSEIL DE L’UNION EUROPÉENNE, Pacte européen sur l’immigration et l’asile, Bruxelles, 24 septembre 2008 [En ligne] https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-13440-2008-INIT/fr/pdf.. Comme nous l’écrivions déjà en 2008 dans l’éditorial précédemment cité, « faute d’être capable de construire une Europe pour, l’on privilégie une Europe contre par la désignation et la stigmatisation d’“ennemis extérieurs”, dont l’“infiltration” sur notre territoire européen est présentée aux opinions publiques comme le danger suprême du XXIe siècle »16GEISSER, Vincent, “Le Pacte européen sur l’immigration et l’asile ou le triomphe de la « frontexisation » des esprits”, op. cit., p. 4.. Et nous concluions : « De ce fait, la lutte contre les migrations clandestines est proclamée “cause européenne” et se voit dotée en conséquence de moyens financiers, matériels et humains inédits que lui envieraient de nombreux secteurs délaissés de la politique européenne »17Ibid., p. 5..
À la lecture de ces lignes, rien ne semble avoir véritablement changé ces vingt dernières années. Seule la rhétorique sécuritaire et identitaire paraît s’être à la fois généralisée et radicalisée, au point de devenir la « norme » pour les membres de la Commission européenne comme pour de nombreux eurodéputés du centre-gauche à l’extrême droite. Rappelons qu’en juillet 2019, Ursula von der Leyen, issue des rangs de l’Union démocrate-chrétienne d’Allemagne (CDU), avait axé une grande partie de sa campagne à la présidence de ladite Commission sur la promesse de mettre en œuvre un « nouveau pacte sur la migration et l’asile », en vue de réformer totalement le règlement de Dublin18LEQUEUX, Vincent, “Qu’est-ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile ?”, touteleurope.eu, 18 juin 2026 [En ligne] https://www.touteleurope.eu/societe/que-contient-le-pac te-europeen-sur-la-migration-et-l-asile.. Le Parlement européen s’est aligné sur sa position, notamment en approuvant dès le 20 avril 2023 le filtrage des migrants et le principe de « solidarité » entre les vingt-sept États membres en matière d’accueil des exilés. Le processus a dès lors suivi son cours : le 10 avril 2024, les eurodéputés ont voté le « paquet législatif » du Pacte européen sur la migration et l’asile. Cette « entente » entre la Commission européenne et la majorité des eurodéputés a été rendue possible par la droitisation, voire l’extrême-droitisation du Parlement européen, qui s’aligne désormais sur les thèses identitaires et sécuritaires de certains gouvernements nationaux. Cette tendance lourde ne s’explique pas seulement par l’augmentation du nombre des eurodéputés d’extrême droite dans l’hémicycle (plus de 180 en 2024)19MUZERGUES, Thibault, “Après les élections européennes : vers une Europe post-populiste ?”, Politique étrangère, vol. 3, n° 243, 2024, pp. 175-186., mais aussi par la banalisation des positions populistes, souverainistes et sécuritaires, désormais largement reprises par des élus des autres groupes politiques, du centre-gauche à la droite classique20RAULET-DESCOMBET, Juliette, “Nouvelles alliances au Parlement européen : entre droite et extrême droite, la digue a cédé”, Fondation Jean Jaurès, 10 juin 2026 [En ligne] https:// www.jean-jaures.org/publication/nouvelles-alliances-au-parlement-europeen-entre-droit e-et-extreme-droite-la-digue-a-cede.. La désignation des immigrés « illégaux » et des demandeurs d’asile comme des boucs-émissaires, coupables du « mal-être européen », est aujourd’hui très largement partagée et relayée dans les institutions européennes bien au-delà des cercles d’extrême droite. Le Pacte de 2026 est donc le fruit de cette évolution politico-idéologique, qui tend à n’envisager la politique migratoire que sous un angle répressif.
Ce « nouveau » Pacte s’inscrit dans la continuité de celui de 2008, tout en durcissant plusieurs de ses dispositions et en réduisant considérablement les possibilités de contrôle et de recours démocratiques. Il repose sur quatre piliers majeurs21FORUM RÉFUGIÉS, “Pacte européen sur la migration et l’asile”, 11 juin 2026 [En ligne] https:// www.forumrefugies.org/images/Guide_Pacte_Migration_Asile_ForumRefugies-11062026.pdf. : le filtrage systématique des migrants en recourant de plus en plus à la biométrie22“Pour les migrants, la biométrie tout au long du chemin”, InfoMigrants, “Grand angle”, 21 juin 2021 [En ligne] https://www.infomigrants.net/fr/post/33077/pour-les-migrants-la-biometrie-tout-au-long-du-chemin. ; l’accélération des procédures d’expulsion, avec une diminution des possibilités de contestation légale ; l’instauration d’une solidarité obligatoire entre les États membres de l’UE, fondée sur un mécanisme de relocalisation obligatoire ; et le renforcement des partenariats avec les pays d’origine dits « sûrs » (POS) et les pays tiers « sûrs » (PTS) afin de lutter contre le trafic de migrants, mais aussi de faciliter les expulsions dans une logique de sous-traitance sécuritaire.
Il ne s’agit pas ici de rendre compte de la totalité des articles contenus dans le Pacte de 2026, mais d’analyser les dispositions qui, en radicalisant les orientations identitaires et sécuritaires de la politique européenne, risquent de provoquer un « point de bascule » et, à terme, de mettre en péril la politique d’asile de l’UE.
S’agissant du premier pilier, à savoir le dispositif de filtrage aux frontières23DUEZ, Denis, “Le filtrage des migrants aux frontières de l’Union européenne et la fiction de non-entrée : quelle recomposition des souverainetés ?”, Raisons politiques, n° 101, février 2026, pp. 25-38., celui-ci devient obligatoire pour l’ensemble des ressortissants de pays tiers et doit être réalisé dans un délai maximal de sept jours. Il emprunte de plus en plus aux méthodes de la lutte antiterroriste. En somme, les migrants tendent à être traités par les institutions européennes comme des « terroristes potentiels » : concrètement, « cela signifie qu’il est possible de recourir à différentes formes de contrainte, pouvant aller jusqu’à la privation de liberté. Les personnes faisant l’objet du filtrage ont l’obligation d’indiquer leur nom, date de naissance, genre et nationalité, fournir des documents et informations, le cas échéant, de nature à prouver ces données et leurs données biométriques conformément au règlement (UE) 2024/1358 (article 9) »24COORDINATION FRANÇAISE POUR LE DROIT D’ASILE, “Comprendre le pacte européen sur la migration et l’asile de l’Union européenne”, 11 juin 2026 [En ligne] https://coordination-asile-cfda.fr/article201.html..
En outre, les migrants qui ont statistiquement peu de chances d’obtenir une protection internationale parce qu’ils viennent d’un pays d’origine « sûr », ou parce qu’ils sont considérés comme représentant une menace pour la sécurité nationale, ne sont plus autorisés à entrer sur le territoire de l’Union européenne. Ils sont alors placés dans des « zones d’attente » dont le statut juridique et les modalités de gestion demeurent très flous. Ils font ensuite l’objet dans le cadre du deuxième pilier d’une procédure accélérée destinée à permettre leur éloignement dans les meilleurs délais. Comme le souligne le Syndicat des avocats de France, avec le nouveau Pacte, « le régime de la zone d’attente va connaître des bouleversements majeurs. Rien ne permet aujourd’hui de garantir que les droits et libertés des personnes étrangères y seront effectivement respectés. Cette incertitude n’est pas acceptable : elle n’est pas le fruit de la complexité du sujet, mais d’un choix politique de gouverner dans l’opacité » 25SYNDICAT DES AVOCATS DE FRANCE, op. cit.. Pire encore, le Pacte de 2026 repose sur une fiction : la non-entrée des migrants sur le territoire de l’UE. Ce « no man’s land » juridique les vulnérabilise davantage en limitant les garanties procédurales dont ils peuvent se prévaloir, facilitant ainsi leur expulsion : « Le Pacte introduit également une fiction juridique de “non-entrée” sur le territoire, aux conséquences désastreuses ! Indépendamment de leur présence physique sur le sol de l’Union européenne, les personnes soumises aux procédures de filtrage et aux procédures frontalières, ne sont pas légalement considéré⸱e⸱s comme ayant pénétré sur le territoire de l’État membre. Cette fiction juridique permet d’accélérer les expulsions si les demandes d’asile sont rejetées »26CGT-OFPRA, CGT CE-CNDA, ASYL, SIPCE, FP CGIL, “Pacte sur la migration et normalisation de la détention : lettre d’agent•es publics du droit d’asile”, Club de Mediapart, 12 juin 2026 [En ligne] https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/120626/pac te-sur-la-migration-et-normalisation-de-la-detention-lettre-dagent-es-publics-du..
Cette procédure renforcée de filtrage des migrants repose principalement sur des méthodes de fichage de plus en plus sophistiquées27BISIAUX, Sophie-Anne ; NAEGELI, Lorenz, “Ficher pour mieux externaliser”, Plein droit, n° 146, octobre 2025, pp. 11-14., proches de celles que l’on applique habituellement aux personnes soupçonnées de terrorisme. La base de données Eurodac, créée en 2000 et opérationnelle depuis 2023 au sein de l’UE (règlement CE n° 2725/2000) s’est considérablement perfectionnée et élargie28TURGIS, Sandrine (sous la direction de), Les données numériques des migrants et des réfugiés sous l’angle du droit européen, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2020, 238 p., puisqu’elle inclut désormais les enfants à partir de l’âge de 6 ans (contre 14 ans auparavant) : « La procédure de filtrage prévoit un contrôle d’identité, de sécurité, de santé et de vulnérabilité. Elle s’appuie en partie sur le renforcement d’Eurodac, une base de données, notamment biométriques, des migrants sur le sol européen. Aux empreintes digitales déjà collectées jusque-là vont désormais s’ajouter des images faciales ainsi que des informations telles que le nom, le prénom, la nationalité, la date et le lieu de naissance »29LEQUEUX, Vincent, “Qu’est-ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile ?”, op. cit.. On pourrait être tenté de voir dans le recours massif à la biométrie dans les procédures de contrôle des migrants le simple reflet des évolutions technologiques contemporaines. Cependant, le déterminisme technologique n’explique rien en soi, car ce processus de « biométrisation »30PIAZZA, Pierre, “Biométrisation : les étrangers ciblés”, Plein droit, n° 85, juin 2010, pp. 16-19. est bien plus que cela : il traduit plus profondément un mouvement de déshumanisation des migrants dans nos sociétés actuelles31WIHTOL DE WENDEN, Catherine, Immigration : indifférence, indignation, déshumanisation, Paris : Autrement, 2025, 160 p., réduits à n’être que des numéros et des fiches, leur histoire personnelle et familiale étant totalement occultée au profit d’une évaluation partielle et partiale de leur dangerosité, c’est-à-dire de leur caractère menaçant pour le bien-être des citoyens de la « forteresse Europe ».
Le troisième pilier du Pacte vise, quant à lui, à renforcer les mécanismes de solidarité entre les vingt-sept États membres de l’UE. Il répond à l'une des principales préoccupations de ses inspirateurs et rédacteurs : soulager les « pays de première ligne » (Espagne, Grèce, Italie, etc.), c'est-à-dire ceux qui concrètement voient débarquer les migrants sur leurs côtes, et qui prennent en charge les premières demandes d’asile. Ces mécanismes existaient déjà, mais n’étaient jamais véritablement appliqués, les États européens faisant preuve d’égoïsme national, voire nationaliste. Afin de corriger cette « inégalité », le Pacte de 2026 prévoit un minimum de 30 000 relocalisations par an vers les États membres qui ne sont pas situés en première ligne, et dont plusieurs comptent parmi les plus riches de l’UE. On pourrait se satisfaire de cette avancée qui instaure une forme de solidarité à l’échelle européenne. En réalité, c’est une solidarité très largement factice, pour ne pas dire hypocrite, puisque les États auront le choix d’accepter les « relocalisés » sur leur territoire, ou bien de verser des compensations financières. En définitive, moyennant une contrepartie économique, les pays les plus riches pourront se débarrasser des migrants qu’ils jugeront « inutiles » ou « nuisibles » pour ne garder que ceux qui présentent un meilleur profil migratoire selon la logique de l’« immigration choisie ». Il est à craindre un détournement des mécanismes de compensation qui contribueront à accroître les fractures sociales et économiques au sein de l’UE. Pire encore, cette solidarité européenne dévoyée contribuera à accélérer le processus de marchandisation des migrants et des demandeurs d’asile qui seront assignés à l’état de produits échangeables et refoulables, comme le dénoncent des syndicalistes de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) : « En outre, le Pacte ne parvient pas à réformer le règlement de Dublin, selon lequel le premier pays d’entrée est responsable du traitement d’une demande d’asile, ce qui affecte de manière disproportionnée les États membres situés aux frontières extérieures de l’Union européenne. Il maintient même cette logique, en renforçant le suivi des “demandes Dublin” et en introduisant un “mécanisme de solidarité” entre les États membres. Dans la pratique, ce mécanisme permet aux États de se soustraire à l’accueil des demandeur⸱euse⸱s d’asile provenant de pays qui se considèrent comme soumis à une “pression migratoire”, en échange d’une contribution financière. L’Union européenne considère-t-elle les personnes migrantes comme de simples marchandises ? »32CGT-OFPRA, CGT CE-CNDA, ASYL, SIPCE, FP CGIL, op. cit..
Enfin, le quatrième et dernier pilier du Pacte de 2026 concerne les partenariats avec les pays d’origine sûrs et les pays tiers sûrs, formules euphémisées pour décrire les dispositifs d’externalisation des procédures de contrôle des migrants et de traitement des demandes d’asile33Sur la notion d’externalisation, voir : VALLUY, Jérôme, Rejet des exilés : le grand retournement du droit de l’asile, Paris : Terra, 2009, 386 p. (voir pp. 277-321).. Le nouveau texte consolide ce système de sous-traitance sécuritaire de la migration qui se cache derrière une terminologie technocratique pour masquer des procédures profondément antidémocratiques et inhumaines. Plus encore, il traduit une forme de mépris à l’égard des pays du Sud, appelés à jouer le rôle de « vigiles » et de « garde-chiourmes » de l’UE, comme nous l’écrivions déjà en 2009 : « les États européens et les organismes communautaires semblent opter pour une stratégie d’euphémisation rhétorique et lexicale, préférant ainsi masquer les véritables enjeux sécuritaires et répressifs de l’externalisation. Celle-ci consiste pourtant à remettre la clef des “camps” aux dictateurs et à leurs sbires et à leur faire gérer directement l’aspect répressif des politiques migratoires, tels des gendarmes aux ordres de l’Europe. À la nuance près — et elle est de taille — que les codes de déontologie policière ne s’appliquent pas de l’autre côté de la Méditerranée et que ces “gendarmes d’outre-Méditerranée” ressemblent davantage à des vigiles et à des milices, échappant à toute règle de droit »34GEISSER, Vincent, “Des Guantanamo aux portes de l’Europe ? L’externalisation au secours de nos « amis » les dictateurs”, Migrations société, n° 122, mars-avril 2009, pp. 3-10 (voir p. 5).. Le nouveau Pacte reprend non seulement à son compte ce système de sous-traitance sécuritaire, mais il contribue également à l’étendre à des États avec lesquels les migrants n’entretiennent pas forcément de liens avérés. Ainsi, les États membres de l’UE peuvent désormais expulser un demandeur d’asile vers un pays tiers dit « sûr » dans trois cas : s’il entretient des liens avec ce pays, par exemple le fait d’y avoir de la famille ; s’il a transité par ce pays au cours de son parcours migratoire ; ou s’il existe un accord bilatéral ou un arrangement entre l’État membre de l’UE où le demandeur d’asile a été intercepté et un État tiers figurant sur la liste des pays sûrs. Cette dernière catégorie, extensible à souhait, soulève un réel problème en matière de respect des droits fondamentaux du demandeur d’asile, comme le souligne Vincent Lequeux, chef d’édition du site Touteleurope.eu : « Un pays tiers ne peut pas être qualifié de sûr uniquement parce qu’il accepte de recevoir des personnes. Il doit offrir une protection effective et respecter plusieurs garanties : absence de persécution, protection contre les traitements inhumains ou dégradants, respect du principe de non-refoulement et possibilité réelle de demander une protection. Le non-refoulement est central : un pays ne doit pas renvoyer une personne vers un autre pays où elle risque des persécutions, la torture ou des traitements inhumains. C’est le risque souvent appelé “refoulement en chaîne” […] »35LEQUEUX, Vincent, “Pays d’origine sûrs, pays tiers sûrs, retour : ce qui a changé le 12 juin pour les demandeurs d’asile en Europe”, touteleurope.eu, 18 juin 2026 [En ligne] https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/pays-d-origine-surs-pays-tiers-surs-retour-ce-qui-va-bientot-changer-pour-les-demandeurs-d-asile-en-europe..
Quant à l’expulsion vers des pays d’origine sûrs, si elle apparaît plus « logique » et moins choquante sur le plan moral (les demandeurs d’asile refoulés sont censés y posséder des liens familiaux solides), elle soulève aussi des questions éthiques liées au respect des droits humains, et ce d’autant plus que la liste française des POS comprend des États qui sont notoirement connus pour leur régime autoritaire, leur violation des libertés individuelles et leur gestion répressive des minorités sexuelles, culturelles et religieuses : l’Égypte, l’Inde, la Tunisie ou la Turquie pour n’en citer que quelques-uns.
Dans le cadre de cette intensification de la politique d’externalisation des expulsions, l’une des mesures sans doute les plus controversées du Pacte européen de 2026 est la possibilité de transférer directement des migrants en situation irrégulière au regard du séjour vers des plateformes de retour (hubs)36MOUCHE, Philippe, “Europe : ‘hubs de retour’ pour migrants, leur honte”, Tribune, Libération, 23 juin 2026. situées dans des pays tiers dans lesquels ils n’ont aucune attache personnelle et familiale : « ces “hubs de retour” sont vivement plébiscités par plusieurs pays européens comme le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne, qui se penchent déjà sur les modalités de leur installation et ouverture. Parmi les pistes envisagées : le Rwanda, l’Ouganda ou encore l’Ouzbékistan »37UGUEN, Lola ; AGENCE FRANCE PRESSE, “Le Pacte européen sur la migration et l’asile entre en vigueur et acte un tour de vis de l’Union européenne”, Huffpost, 12 juin 2026 [En ligne] https://www.huffingtonpost.fr/international/article/le-pacte-europeen-sur-la-migration-et- l-asile-entre-en-vigueur-et-acte-un-tour-de-vis-de-l-union-europeenne_266478.html.. Outre les risques d’atteinte à l’intégrité morale et physique des personnes, cette mesure pourrait s’avérer totalement inefficace du point de vue de la gestion migratoire européenne. Au final, cette décision déshumanisante relève davantage d’un registre communicationnel à forte tonalité sécuritaire que d’une politique publique européenne mûrement réfléchie. Les politistes Paula Hoffmeyer-Zlotnik et Philipp Stutz qualifient ces hubs de « mirage européen » : « Si l’UE entend pérenniser les retours tout en proposant des voies légales crédibles, elle doit adosser ses réformes à des leviers politiques concrets : ouverture de voies légales de migration, programmes de migration circulaire (temporaire et récurrente) et ouverture de voies de régularisation pour les demandeurs d’asile déboutés qui ne peuvent pas être reconduits. Sans s’attaquer à ces limites structurelles, les hubs de retour et le renforcement des sanctions resteront en grande partie symboliques : visibles à l’intérieur et contestés à l’extérieur, tout en ne permettant pas à l’UE d’atteindre ses propres objectifs »38HOFFMEYER-ZLOTNIK, Paula ; STUTZ, Philipp, “Hubs de retour : le nouveau mirage européen”, Centre d’études européennes et de politique comparée, Sciences Po, 16 avril 2026 [En ligne] https://www.sciencespo.fr/centre-etudes-europeennes/fr/actualites/hubs-de-retour-le-no uveau-mirage-europeen..
Du côté français, le président de la République, Emmanuel Macron, a vivement critiqué la pratique des plateformes de retour, qu’il juge inefficace et non conforme aux valeurs européennes39AUDOUIT, Daïc ; AGENCE FRANCE PRESSE, “Emmanuel Macron estime que les hubs de retour ne sont ni efficaces, ni conformes aux valeurs de l’Union européenne”, Franceinfo, 19 juin 2026 [En ligne] https://www.franceinfo.fr/societe/immigration/pour-emmanuel-macron-les-hubs-de-retour-ne-sont-ni-efficaces-ni-conformes-aux-valeurs-de-l-union-europeen ne_8070086.html.. Mais ce sursaut d’humanisme présidentiel, une fois le Pacte adopté, ne reflète en rien une quelconque dissidence française par rapport à l’orientation identitaire et sécuritaire du texte européen. En effet, la France n’a rien fait pour arrêter la dérive répressive et criminalisante frappant les demandeurs d’asile ; elle l’a même encouragée et légitimée, en jouant sur la fiction de la « crise migratoire »40.DIAZ, Delphine, En exil. Les réfugiés en Europe, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Paris : Gallimard, 2021, 528 p. (voir pp. 311-358). permanente au sein de l’UE, nécessitant des réponses rapides et efficaces. D’ailleurs, la transposition des directives du Pacte européen en droit français41TCHEN, Vincent, “La douloureuse incorporation du Pacte sur la migration et l’asile au droit français”, Le Club des juristes, 29 mai 2026 [En ligne] https://www.leclubdesjuristes.com/ societe/la-douloureuse-incorporation-du-pacte-sur-la-migration-et-lasile-au-droit-francais-16099. révèle un processus totalement opaque et peu démocratique. Arguant de l’urgence et du caractère « technique » du dossier, le gouvernement français a tenté de passer en force, marginalisant le rôle des députés et des sénateurs, qui n’ont pas vraiment eu droit à la parole : le débat parlementaire sur le Pacte européen a été confisqué. Le gouvernement a eu recours à la procédure de « délégalisation » lui « permettant d’agir par décret, en catimini, sans discussion préalable des textes concernés, et sans que les organisations représentatives des magistrat•e•s et des avocat•e•s aient été consultées. Une tentative dangereuse de passer par voie de circulaire enfin, pour lequel le gouvernement a sollicité le Conseil d’État. Celui-ci a rendu un avis de 48 pages le 7 mai 2026, qui n’a été rendu public que le 22 mai, à trois semaines de l’entrée en vigueur »42SYNDICAT DES AVOCATS DE FRANCE, op. cit.. Quant aux acteurs de la société civile (ONG, associations et syndicats), aux autorités morales et aux universitaires spécialistes des questions migratoires et de l’asile, ils ont été carrément exclus du processus de transposition du Pacte en droit français43FRANCE TERRE D’ASILE, “Communiqué - Pacte européen sur la migration et l’asile : une entrée en vigueur précipitée, le droit d’asile menacé”, 12 juin 2026 [En ligne] https://www.fran ce-terre-asile.org/communiques-presse/communiques-de-presse/communique-pacte-m igration-asile-droit-asile-menace.. Comme le relève très justement le Syndicat des avocats de France, l’exécutif français fabrique lui-même de l’urgence pour justifier un état d’exception permanent sur la question de l’immigration et sur bien d’autres dossiers majeurs de notre vie publique44SYNDICAT DES AVOCATS DE FRANCE, op. cit.. S’il convient de ne pas céder aux interprétations à la fois complotistes et relativistes sur le prétendu passage de la France d’un régime démocratique à un régime autoritaire, le processus d’adoption du Pacte européen sur la migration et l’asile et sa transposition dans la législation nationale interrogent néanmoins les conceptions et les pratiques actuelles de l’État de droit, ainsi que la multiplication des procédures de délégalisation qui réduisent chaque jour nos libertés individuelles et nos droits fondamentaux, donnant naissance à un régime hybride où l’exception devient la règle.
Marseille, le 30 juin 2026
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